Missions du Bureau Culturel
Missions du Centre Culturel
Cours d’arabe
Evénements et conférences

 

 

 

 

 
Rejoindre notre liste d’inscrits
M’inscrire
Me désinscrire
Veuillez entrer le code ci-dessus

Infos et événements
  Mercredi 31 mars - «Constantin P. Cavafy, de l’Obscurité à la lumière ou l’Art de l’Evocation de Pierre Jacquemin »  
  A l’occasion de la parution du livre
«Constantin P. Cavafy, de l’Obscurité à la lumière ou l’Art de l’Evocation de Pierre Jacquemin »
Chez Riveneuve éditions
Conférence-signature avec l’auteur Pierre Jacquemin

Constantin Cavafy (Kavafis) aura presque malgré lui marqué profondément la poésie grecque, lui l’exilé dans la colonie grecque d’Égypte, dans la cité d’Alexandre, Alexandrie cette « ville mirage ».
Il avait pourtant masqué sa poésie ne publiant rien avant cinquante ans. Il avait de même masqué sa petite vie d’employé de bureau et sa sexualité, plus ou moins refoulée, qui l’amenait dans les bordels et les tavernes interlopes à la recherche des jeunes garçons.
Toute une vie en chuchotements et grisaille et des poèmes qui ont pourtant fondé vers le début du vingtième siècle la poésie grecque contemporaine. Comme Kafka, il fut cet employé modèle et obscur qui vivait dans une autre vie et dans la projection des mots. Mais son fantastique à lui était l’héritage antique de la Grèce, sa mythologie, ses Ithaque.
Il aura été celui qui a su faire macérer les troubles du présent dans les eaux noires du passé. Homme du déclin, homme de l’enfouissement des mots, sa voix est unique par sa beauté discrète, chuchotée, toujours en culpabilité, en triste nonchalance.
 
Homme secret, fuyant, il faut aller le débusquer dans ses poèmes. Marguerite Yourcenar en fut très tôt le passeur privilégié en langue française. Lluis Llach l’aura chanté.
Mais Cavafy fut longtemps ignoré, il le voulait ainsi. S’il n’avait aucun sentiment de péché, il avait grande peur du scandale.
Pourtant il eut des adorateurs, des disciples. Séféris dit qu’il y doit beaucoup. En grattant la patine des traductions successives, on pourrait sans doute dévoiler cet homme hanté par le territoire de chasse des tavernes, de la rue. Fasciné par l’âge de ses proies qu’il notait scrupuleusement, bousculé par la honte et le désir, mais aussi « historien poète » du passé et de l’histoire du déclin de la Grèce.
 
Cette vie entre bureau de fonctionnaire et bordel miteux a fourni une écharpe magnifique de poèmes. Il n’a pas en lui la colère et la folie, la volonté d’anéantissement, d’un Pasolini. Il n’a qu’une langue allusive, parmi la plus pure de la Grèce. Et sa tension constante vers la quête érotique a bâti de grands poèmes d’amour.
Lire Cavafy c’est décrypter le back-room d’un individu. Car Cavafy est secret et il tisse toute une carte du tendre, du tendre garçon, toute une stratégie de la séduction homosexuelle, tout un évangile de la drague. Chaque feuillet est sauvé de ses nuits fauves pour laisser trace. Ce n'est pas l'humidité de la rosée qui en voile l'encre, mais celle des caresses.
« Sous le fouet du plaisir ce bourreau sans merci » Cavafy a fait des passes avec la poésie, et fait du baroque vivant avec la langue grecque, lui le levantin.
 
Traces de Cavafy
Sa biographie est à l’envers du réel. Elle ne semble n’être que banalité quotidienne en lustrines, une ombre fuyante. Tout donc ne sera qu’allusions.
 
Il a écrit un court texte d’autobiographie, laconique et sec comme lui :
« Je suis de Constantinople par descendance familiale, mais je suis né à Alexandrie - dans une maison située dans la rue Seriph- ; Je dus la quitter très jeune et j’ai passé mon adolescence en Angleterre. Dès lors je retournai visiter ce pays en tant qu’adulte, mais pour peu de temps. J’ai aussi vécu en France. Pendant mon adolescence, j’ai passé plus de deux ans à Constantinople.
Cela fait longtemps que j’ai visité la Grèce. Mon dernier emploi fut d’être un clerc dans un bureau du gouvernement au ministère des Travaux Publics en Égypte. Je sais parler l’anglais, le français, et aussi un petit peu d’italien »
Curieux texte de présentation qui ne suscite point l’enthousiasmante adhésion. Cavafy sous ses tourments sexuels intérieurs et brûlants voulait avoir cette froideur anglo-saxonne. Ce culte du banal devient une sagesse chez Cavafy.
Il est l’homme qui efface ses pas, tout entier tourné dans ses luttes et ses fantasmes qu’il peine à dévoiler. Faut-il donc chercher à retrouver ses traces ? Savoir que c’était précisément au service de l’irrigation qu’il travailla, lui qui vécu face à la mer sans la traverser beaucoup, assoiffé de bien d’autres choses. Qu’il fut aussi journaliste, courtier ? Quelle importance !
 
Seules quelques petites balises seront données.
Il n’était en fait pas véritablement grec, mais grec de la diaspora, celle de l’Asie Mineure.
Il était né, lui le grec se sentant « déchu », ruiné, à Alexandrie le 29 avril 1863. Il est mort dans cette même ville en 1933 le même jour, jour de son soixante-dixième anniversaire. Il était malade depuis quelques années, et sera emporté par un cancer de la gorge.
Il n’aura pas beaucoup voyagé, si ce n’est dans les recoins de la ville elle-même et dans les siens propres.
 
Il aura en fait passé sa vie dans la spirale de sa ville, dans ses ruelles, parmi ses matelots, ses putains, entre l’odeur de la mer et du désir. Cavafy a fait ses voyages autour d’une chambre tournoyant autour de la ville d’Alexandrie. Cette chambre où seul il écrivait des textes auquel il ne croyait peu, des chambres aux draps poisseux sentant le goudron et l’amertume, la soumission et la déchéance, mais aussi la jouissance illuminée. Voir sa vie qui passait à la terrasse des cafés, avec son ombre restée fidèle à ses côtés semblait son quotidien.
Marchant dans le louche et le sordide il se purifiait par le bain rituel des eaux des poèmes.

Sa journée aurait pu être toujours la même : les crayons, le buvard, les dossiers du ministère, le bruit mou de l’horloge, pas de paroles envers les autres fonctionnaires. Tout à coup le visage ou le corps d’un garçon de vingt-deux ans qui passe insolent au milieu de ses pensées comme dans une recréation de la « Mort à Venise » de Thomas Man. La honte, la plume noyée dans l’encrier et aussi le fantasme qui refuse de se dissoudre dans l’encre violette. Les murs édifiés pour séparer le ministère où Monsieur Cavafy employé modèle et ponctuel ne rêve pas, mais exécute les mêmes bordereaux, et les flammes de l’enfer qui jouent au plafond.
 
Enfin la journée s’achève, blouse grise, lustrines, crayons, certains à la mine cassée, dossiers remis en pile, et le parfait fonctionnaire redevient le prédateur. Toujours déambulant dans les petites ruelles grecques d’Alexandrie, odorantes et tant étroites, il marche, il regarde si de nouveaux bateaux sont annoncés, si ses amants sont en partance. Et puis les bars, les tavernes ; les rires des femmes qui le dégoûtent, les jeunes garçons qui passent, et assis face à lui tard dans la nuit sa forêt intérieure solitude, sa vieillesse.
Pas de bonne pêche ce soir, il rentre dans cet hôtel à la lumière jaune où l’on entend encore battre la mer. Il essaie de dormir, de chasser cette douleur sexuelle qui le vrille, il prend son cahier et note quelques mots. Et il commence à écrire pour se souvenir un jour de tout cela
 
De tout cela décanté, corrigé sans cesse, naîtra un poème. Et comme un fonctionnaire zélé qu’il est, il classe tout méthodiquement, chronologiquement ses poèmes qu’il ne publie pas, ses rencontres sexuelles et il ne manque pas de donner précisément l’âge de ses amants, la couleur de leurs yeux, la ligne de leur corps. Il agit presque en collectionneur maniaque.
Cavafy a peur de devenir ce petit vieux attablé à la taverne de la mer, et qui voit sa jeunesse enfuie et son dernier visage restait collé dans ses mains boursouflées, et qui ne pourront plus caresser un corps d'éphèbe que contre monnaie. Cette hantise de l’homosexuel vieillissant il l’aura porté très tôt. De bars louches en bars louches, là où se trouvent ses jeunes matelots d’une vingtaine d’années au plus, il part en fait plus à la recherche de sa jeunesse que d’un nouveau corps à habiter, à posséder.
Ainsi on pourrait s’imaginer les jours de Cavafy à Alexandrie, la voluptueuse, non pas celle de la grande Bibliothèque, mais celle des impasses.
 
Il semblait plutôt un gentleman anglais dans les colonies, qu’un grec en exil.
C’est vers la fin de sa vie qu’il entreprendra enfin un voyage en Grèce. Cette patrie, comme une mère refusée aux seins taris.
Ses poèmes ne seront véritablement répandus hors du cercle de ses admirateurs que par la parution en 1935 d’une première édition posthume de 154 textes. Puis en fin en 1963 l’œuvre complète. Ce halo trouble qui continue à l'entourer se retrouve même dans la traduction en français de son nom, Cavafy ou Cafavis. Cette belle ambiguïté ne lui aurait pas déplu. Continuons à le nommer Cavafy.
 
Le froissement de la vie dans les replis du poème
La figure dominante de sa poésie est ce sentiment violent du temps gâché, du temps perdu. Du froissement de la vie. De la Beauté cynique qui se fait de marbre et vous repousse, ou pire vous humilie.
Sa poésie n’est pas lyrique, elle refuse les débordements et l’irruption de la nature, de la mer, des fontaines, des femmes.
 
Elle est comme lui murmurante, souvent pour elle seule. Elle reste factuelle décrivant comme une photographie les lieux, les rues avec toujours comme point focal le lit, « les tréteaux de l’amour ». Mais tous les visages, les yeux les lèvres des amants qui s’effacent dans sa mémoire et qu’il veut graver dans le poème, rejoignent pour lui tous les médaillons antiques, toutes les statues d’éphèbes entrevus dans les temples et les ruines.
 
Ses amours de passage, ses brèves rencontres entre deux portes, entre deux tavernes, dans un escalier, deviennent rencontres mythologiques. L’homme des amours furtives et aussi l’homme des mots furtifs.
Mais qu’importe il ne s’agissait pas d’arriver à bon port au dernier débarcadère de la vie, mais d’avoir entrepris le voyage. Cette sagesse acquise, elle ne résistera pas au frémissement de voir un beau jeune homme. Tout Socrate, tout Platon, ne peuvent rien contre la courbe des corps. Bon gré, mal gré Cavafy a édifié un livre sociologique de la vie d’un exilé, faisant un tendre tas de mots où érotisme et grecquitude se mélangeaient.
Désirs et sensations, voilà mon apport à l'Art.
Et il oscille entre l’exquis et parfois le médiocre.
 
Cavafy aura édifié en silence, caché, la plus belle poésie du déclin de son temps. Il fut celui qui aura su faire vibrer la mémoire dans le présent, qui dans l’éphémère des corps aura tendu vers l’immortalité.
 
Lui si loin géographiquement de la Grèce, il sera le scribe nostalgique et tragique de la « déchéance » de sa patrie en ce début du vingtième siècle. Il disait souvent « Je ne suis pas grec, je suis hellénique ». Sa mère patrie va au-delà des territoires.
Et il a ensemencé la langue grecque autant dans sa langue d’histoire que dans sa langue vernaculaire des rues. Loin de tout académisme, il a changé cette langue, vue de loin, entendue de près, pour en faire un réceptacle des regrets et de la nostalgie. Il est celui qui observe le déclin du pays lointain, mais aussi de la colonie grecque d’Égypte qui est la sienne. Cette Alexandrie, « la ville-mirage » sera son poste d’observation de la Grèce extérieure, et de sa ville si bigarrée. Il aura aussi bien caressé le marbre des statues que les ombres passantes dans les rues sombres. Cette rencontre entre un passé qui affleure et une modernité qui transforme tout est à la confluence de sa poésie. Et tout se mêle en transparence. Ses poèmes sont translucides, courts, sauf dans les poèmes historiques. Parfois très sentimentaux aussi.
Et alors la fadeur et la moiteur qui en émanent les rendent mièvres, surtout quand la musique de la langue grecque ne les soutient pas.
 
Il est un poète de la décadence. Avec cette élégance désuète et raffinée du vieux sage, avec cette ironie distante, aristocrate et détachée, il chuchote une œuvre majeure. Celle du sentiment d’oppression, sociale, historique, sexuelle. Il semble un dissident souterrain. Mais sans aucune révolte, si ce n’est celle de l’ironie.
Il espérait se perpétuer dans la jeunesse et la beauté :
En ce moment, des adolescents récitent ses vers. Ses visions passent dans leurs yeux éblouis. Leur esprit voluptueux et sain, leur chair ferme aux lignes si pures, s’émeuvent de tout l’art qu’il a su donné à la Beauté. (Rare Privilège)
Ce contemporain de Gide, qu’il n’aimait pas, est lui aussi un esthète, proche de T.S Elliot mais aussi de Musset ! Il semble toujours avoir été vieux, lui qui se disait « le vieillard céleste”. Toujours secret, toujours démodé :
Il faudra attendre que je sois complètement démodé pour me découvrir vraiment. On le découvre enfin.
Il demeure un grand poète qui a changé la langue moderne de la Grèce, ses sentiments, ses émotions.
 
La poésie de Cavafy est une poésie du mystère et de la volupté.




  retour >>